SUISSE - Samedi soir, 19h50. Gare d'Yverdon. Les voix s'élèvent, au sein du trio de marginaux attablés, bières à la main, sur la terrasse du café
Segafredo. Loggia que l'établissement partage avec le désormais fameux magasin Coop Pronto. Les insultes commencent à fuser : «T'es qu'une conne ! T'as pas un gramme de Q.I. !» aboie une des deux
femmes du groupe, la trentaine bien sonnée, sur sa voisine de table qui réplique en brisant son verre. Brouhaha qui n'échappe pas aux deux agents de la police municipale présents à ce moment à la
gare «dans le cadre de passages de routine, comme on en fait tous les soirs depuis longtemps... pour prendre la température». Des agents dont l'arrivée précipitée suffit à calmer ces dames qui
tentent une explication: «C'est rien. Une histoire de coiffure, entre une blonde et une noiraude de toute manière ça peut pas marcher...» Un contrôle d'identité et, déjà, l'épisode se termine
aussi hâtivement qu'il avait débuté: par la dissolution du groupe qui quitte la gare aussitôt.
Un incident anodin qui, ajouté à l'interpellation, peu avant 23 heures, d'un jeune homme en provenance de Neuchâtel, sera l'unique fait marquant de ce samedi soir très tranquille passé à la gare
d'Yverdon. Bien loin des émeutes de la semaine dernière qui, sur cette même place, voyaient alors s'affronter une cinquantaine de jeunes et une trentaine de policiers. «Parce que les flics nous
ont cherchés», assure l'un des jeunes impliqués dans les événements. Un adolescent à l'allure de caïd qui, comme la grande majorité de ses camardes, semble redevenir un enfant sitôt que l'on
prononce les mots «photo» ou «témoignage»: «Ah non, je te jure. Je suis d'accord de parler mais faut pas qu'on me reconnaisse sinon je vais me faire ramasser par mes parents !»
Soit. La version des faits selon ces jeunes: «C'est la police qui nous a provoqués. Ils se sont mis à trois pour arrêter un mec de 16 ans. Ils l'ont couché à terre en lui tordant les bras et les
chevilles pendant dix minutes. Ses potes l'ont défendu. Ils avaient pas besoin de faire les cow-boys, il suffisait de l'embarquer. Après, c'est clair, ça a dégénéré grave!» La dizaine
d'adolescents à l'origine des débordements, tous armés d'un téléphone portable, ayant vite eu fait - comme de signaler notre présence à la gare samedi soir - de rameuter leurs amis.
Des rabatteurs «alcoolisés», selon la police et les autorités de la ville. «N'importe quoi», assure Habib, 18 ans. «Franchement, j'étais choqué d'apprendre ce qui s'est passé vendredi, on doit
pas caillasser la police. Mais c'est trop facile d'accuser l'alcool et le Coop Pronto. Le truc, c'est qu'il y a pas assez de policiers à Yverdon. Alors des fois, il y a des flics qui viennent de
Lausanne et qui se croient à Chicago, ils provoquent. Avec les policiers d'ici, y a pas de problème, on se connaît. Mais l'alcool, c'est n'importe quoi! D'ailleurs le gérant, à force, il nous
connaît tous et refuse de nous en vendre parce qu'on a pas l'âge.» Mais alors pourquoi Habib et ses amis restent-ils ainsi stationner sur cette place de la Gare durant leurs soirées ? «Parce que
c'est pratique», explique Aziz. Avant d'ajouter: «Et puis franchement c'est vraiment bien, parce qu'avant on était tous dans des coins différents de la ville et cela créait des tensions entre
quartiers. Maintenant on se connaît et le fait de se retrouver tous au même endroit cela nous a rendus plus solidaires.»
Un endroit qui, par son aménagement, invite à la halte. A l'instar de ces trois quinquagénaires, mêlés à la quinzaine de jeunes présents sur la place samedi soir, sirotant encore
une bière à 22 heures. Sur la place de la Gare de cette ville qui, de l'avis de tous, agents de police y compris «est, hormis quelques débordements, mais comme partout ailleurs, une cité bien
tranquille !» Une place qu'on quitte, quasi déserte, sur le coup de minuit. Forcé de constater que, ce soir-là en tout cas, Yverdon n'avait rien du Bronx. Mais jusqu'à quand ? Aziz, sur le
départ, prévenait déjà: «Mais franchement, si vous ne voulez pas que cela recommence, il faut arrêter de parler de tout ça ! Certains jeunes d'Yverdon ne veulent qu'une chose, c'est que leur
ville soit connue de toute la Suisse. Alors vous, les médias, s'il vous plaît, ne les excitez pas.»
Une semaine après les émeutes dont elle a été le théâtre, «Le Matin» a passé un samedi soir à la Gare d'Yverdon en Suisse.Mais que faisaient donc notre duo de
choc, Sstarkette et Hutch, ce soir là ? "Beuuuuuuuuuh moi j'avais cours de couture, et Starkette avait sa soirée
Maxi-Bingo..."