FRANCE - Peu avant 13 heures, parvis de la gare d'Austerlitz, Paris. Rosette, pastis et pain de campagne. Drapeaux,
autocollants et cornes de brume. On pique-nique au soleil, on s'interpelle entre vieux militants, on lance les premiers slogans, les premières piques.
Pour inaugurer l'année sociale 2008, la manifestation des cheminots, gaziers, électriciens et agents de la RATP organisée par les fédérations CGT, CFDT, CFTC, Unsa et CFE-CGC a fortement
mobilisé, entre 15 et 50000 manifestants. Un chiffre satisfaisant pour la CGT qui permet à Bernard Thibaut, en tête du défilé, d'affirmer que «s'il fallait une démonstration que le dossier
des régimes spéciaux n'est pas clos, c'en est une». Il met également en garde contre« l'approche gouvernementale qui consiste à accréditer l'idée que d'ores et déjà un nouvel allongement
de la durée de cotisation (à 41 ans, NDLR) serait acquise. Nous sommes là pour montrer que ce n'est pas le cas.»
Un succès dû au soleil, peut-être, mais surtout à l'exaspération de ces salariés face à l'acharnement dont ils se sentent victime depuis l'élection de Nicolas Sarkozy. De la foule qui commence à
se rassembler en rangs compacts s'échappe des bribes de discussions : «(...) manquent deux trimestres pour ma retraite (...)», «(...) pas de débat (...)», «(...) riposte
ensemble (...)».
L'ambiance est bon enfant mais les revendications sur les retraites, le pouvoir d'achat et le service public sont dans toutes les têtes, plus que dans les slogans, presque inexistants parce que
trop évidents peut-être.
En tête du cortège, un groupe de Strasbourgeois cégétistes parle alsacien. Ils sont retraités. Ces anciens cheminots sont venus par solidarité, «contre les 40 ans de cotisations», mais
aussi pour leur pouvoir d'achat, qui s'érode chaque année puisque leur «retraite est indexée sur l'indice des prix et (on) perd presque 1% par an», se plaint François. Avec 163
trimestres de cotisation, soit plus de 40 ans, il fait figure d'exception au sein de l'entreprise ferroviaire. «C'est ridicule de s'arc-bouter sur l'allongement de la durée de cotisation
puisque de toute manière personne, à la SNCF, ne pourra partir à taux plein. Actuellement, la moyenne est de 33 ans et demi de cotisation», soit une retraite égale à 66% du dernier
traitement.
Cantonnés à l'arrière, les militants CFDT ne sont pas dupes, malgré l'accord de principe de leur syndicat à l'allongement de la durée de travail. «Nous, on a accepté d'arriver à 40 ans pour
tous. Mais en contrepartie, il faut que l'on arrête avec les mises à la retraite d'office dès qu'on atteint l'âge légal, sinon, c'est pas possible», plaide Gilles, 52 ans, au service
voyageur du Havre.
Après les retraites, c'est la défense du fret qui mobilise. «Ils veulent supprimer 6000 postes. C'est bien beau le Grenelle de l'environnement, mais si on supprime le fret, il faudra bien
faire rouler des camions à la place», lance Denise avec son accent marseillais. Jérôme, de Nantes, enchaîne et avoue ses craintes «en tant que cheminot mais aussi de citoyen. Ils veulent
désintégrer le fret en créant une myriade de filiales privées. Nous, on possède un savoir-faire, une obsession de la sécurité. Quand on guide un train, on le fait avec des radios ultra fiable.
Dans les nouvelles branches crées, il le font par simple portable.»
Un peu en retrait, Rémi, sans autocollants ni banderoles, se fait philosophe pour justifier cette mobilisation. «C'est la force qui a créé les premiers esclaves et c'est la lâcheté des hommes
qui le perpétue», assène-t-il, citant Rousseau. «Aujourd'hui, on se bat contre la force.» La force ? Sarkozy ? «Non, enfin oui, disons que Sarko n'est qu'un pion du capitalisme
financier.» A son bras, plus prosaïque, sa compagne, qui travaille dans l'hôtellerie, glisse : «En tant que concubine de cheminot, je peux vous assurer que ce ne sont pas des
feignants».
Avec les sonos qui reprennent allègrement les arrangement sonores abscons de Polémix, le discours se fait plus politique et se concentre sur la personne du Président de la République.
«Sarkozy s'en prend toujours à mai 68, mais ce sont les acquis de 45 qu'il attaque», accuse Didier, de la CGT-RATP. Il se souvient qu'en 1978, quand il est rentré à la RATP, «on
parlait de service public, d'usagers, pas de clients. Aujourd'hui, on rogne sur tout, sur le matériel, pour améliorer gagner 2% par en en productivité. Mais les voyageurs vont commencer à s'en
apercevoir», prophétise-t-il. Pierrot, son collègue, avec un peu de cynisme, conclut : «Maintenant, il n'y a plus de "privilégiés". Alors quand il (Sarkozy) s'attaquera aux salariés, il
n'y aura plus seulement les fonctionnaires pour réagir, mais 20 millions de travailleurs.»

Plusieurs milliers de cheminots, électriciens, gaziers et agents de la RATP manifestaient mardi à Paris pour peser sur la suite des négociations de la réforme
des régimes spéciaux de retraite. "Luttons tous ensemble, camaraaaaaaaaaaaades..."