
FRANCE / ALLEMAGNE - Une fois de plus, la comparaison semble cruelle. Au moment même où le gouvernement français
marche sur des oeufs pour faire passer une loi sur le service minimum qui vise surtout la SNCF, l'équipe d'Angela Merkel annonce, sans que cela émeuve personne outre-Rhin, une privatisation
partielle des chemins de fer allemands. Quelque 20 % du capital de la Deutsche Bahn (DB) devraient être mis en Bourse en 2008. Cette part pourra monter à 49,9 % dans un second temps.
Une SNCF encalminée dans ses problèmes sociaux face à une DB moderne et conquérante : l'image est un grand classique. Sauf que les choses ne sont plus aussi simples. C'est en Allemagne et non en
France qu'un syndicat de cheminots menace actuellement de se lancer dans une grève dure pour obtenir 31 % d'augmentations salariales. Même SUD-Rail n'oserait pas aller aussi loin. Sans
l'intervention de la justice et d'une médiation, le trafic serait actuellement bloqué.
Par ailleurs, dans certains domaines, la SNCF n'a rien à envier à sa voisine allemande. Dans le transport de voyageurs, notamment. "Nos 430 TGV, c'est trois fois plus que la flotte de Die
Bahn", remarque Guillaume Pépy, directeur général exécutif de la SNCF, dans le rapport annuel 2006. De plus, le taux d'occupation des TGV français est nettement supérieur : 75 % de ce
côté-ci du Rhin contre environ 50 % au-delà. Même les résultats financiers ne tournent pas forcément au désavantage de la société française. Certes, bien qu'elle gagne de l'argent, celle-ci est
moins rentable : son excédent brut d'exploitation est cinq fois moindre alors que son chiffre d'affaires (21,9 milliards d'euros) atteint les deux tiers de celui de la DB (30 milliards).
Néanmoins, son endettement est également bien moindre : 5 milliards d'euros contre 23 milliards pour la DB. Même rapportée aux fonds propres, la situation de la SNCF est meilleure que celle de la
DB. Ces chiffres ne doivent évidemment rien au hasard. Depuis plusieurs années, les deux entreprises mènent des stratégies étonnamment différentes.
Nommé en 1996 à la tête d'une entreprise structurellement déficitaire et endettée à l'extrême (200 milliards de francs), Louis Gallois a deux priorités : désendetter la SNCF, notamment en cédant
toutes les activités périphériques au transport ferroviaire ; et trouver pour celui-ci un modèle économique lui permettant de gagner de l'argent, sachant que, socialement, les suppressions
d'emplois ne pourront pas être massives. Dix ans après, c'est chose faite. L'entreprise est désendettée - en grande partie, mais pas uniquement, grâce à la création de Réseau ferré de France -
et, depuis 2004, elle gagne de l'argent. Son point fort : le transport de voyageurs, notamment le TGV dont la rentabilité atteint 10 %. Son point faible : le fret, qui reste lourdement
déficitaire (260 millions d'euros). Et une inconnue : l'avenir de Geodis, sa filiale de transport et de logistique qui est cotée en Bourse mais dont elle ne détient que 45 %. Belle entreprise,
Geodis mène une stratégie autonome, dans laquelle le rail n'occupe qu'un aspect marginal. La SNCF ne sait qu'en faire : la vendre revient à tirer un trait sur cette activité rentable, en prendre
le contrôle et l'intégrer coûterait cher et risquerait de l'étouffer. Résultat : depuis dix ans, la SNCF regarde Geodis comme une poule observe un couteau.
Franchissez le Rhin : la situation est quasiment inverse. Arrivé en 1999 à la tête d'une entreprise pléthorique depuis la réunification allemande, Hartmut Mehdorn taille dans les effectifs et,
tirant les conséquences de l'arrivée de la concurrence dans le rail et de l'élargissement de l'Union européenne, mise surtout sur le transport de marchandises. Grâce aux multiples acquisitions
effectuées depuis 2003 - d'où son niveau d'endettement -, le groupe peut se définir aujourd'hui comme un" global player sur le marché des transports et de la logistique". Le train n'est plus,
pour lui, qu'un mode de transport parmi d'autres, au même titre que l'avion ou le bateau.
Bénéficiant de l'engouement pour les produits "made in Germany", il transporte aux quatre coins du monde ce que ses compatriotes produisent. Il se considère comme le numéro deux mondial du
secteur - on peut penser qu'il a pour ambition de devenir le premier - et se compare moins à la SNCF qu'à l'américain UPS, l'allemand DHL (propriété de la Deutsche Post) ou l'armateur français
CMA-CGM.
Pour la SNCF, qui, selon M. Pépy, voudrait "être le leader de la mobilité et des échanges en Europe, pas moins", l'intérêt d'une alliance avec la DB dans le fret est évident. La
présidente, Anne-Marie Idrac, l'a indiqué explicitement. D'autant plus que la DB n'hésite pas à faire son marché en France. Mais une "alliance" serait, dans les faits, une absorption pure et
simple de Geodis par la DB. Et rien ne dit que les Allemands ont davantage intérêt à s'allier avec la SNCF qu'avec Veolia Transport, CMA-CGM ou le groupe Bolloré, très présent dans le transport
et la logistique. Contrairement au transport aérien où les grandes alliances mondiales sont constituées depuis des années, la consolidation du transport ferroviaire européen n'en est qu'à ses
débuts. Tout le monde discute avec tout le monde.
Après dix ans de convalescence, la SNCF ne vit plus sous perfusion. Sauf en cas de nouvelle grève majeure à l'occasion de la réforme à venir des régimes spéciaux de retraite, l'entreprise a des
atouts à faire valoir dans le cadre de la libéralisation en cours. Sa situation financière lui permet même de procéder, de nouveau, à des acquisitions, puisqu'elle peut s'endetter de 1 ou 2
milliards d'euros supplémentaires. Mais la situation n'est plus la même qu'il y a dix ans. Fin des monopoles oblige, elle se trouve face à de nouveaux concurrents, privés ou en passe de l'être,
beaucoup plus agressifs. Effective depuis le 1er avril 2006, la libéralisation du fret pourrait, en moins de trois ans, faire perdre à la SNCF 10 % de ce marché. De plus, ces
concurrents disposent de marges de manoeuvre financières encore plus importantes. Les acquisitions sont donc chères.
A l'heure où le développement durable est érigé en priorité politique, il est impensable que la SNCF se retire du fret et se concentre sur le trafic voyageurs. Nécessairement, l'entreprise va
donc avoir besoin d'argent. L'ouverture de son capital n'est pas à l'ordre du jour. Les cheminots y verraient sans doute un casus belli, et la mariée n'est pas encore assez belle pour
les marchés. Ce serait pourtant la meilleure preuve que la SNCF est devenue une entreprise comme les autres... comme la DB.

Deux modèles, deux stratégies... et deux conceptions radicalement opposées du monde ferroviaire. Mazette... On en apprend décidément tous les jours sur
Passion-trains !