FRANCE - "Cette boîte est quand même extraordinaire ! C'est certainement la seule entreprise au monde où il faut se battre pour distribuer de l'argent aux salariés ! " Louis Gallois, le patron de la SNCF, en est encore pantois. Difficile de lui donner tort : alors que la direction s'apprêtait à verser une prime de 160 euros à chacun des 180 000 cheminots de l'entreprise, les cinq principales organisations syndicales ont dit niet. Un non franc, massif, catégorique. Pour une fois solidaires, des organisations aussi différentes que la CGT, SUD-Rrail, FO, la FGAAC (le syndicat des conducteurs) et même l'Unsa, composée pour l'essentiel d'agents de maîtrise et de cadres, ont fait front commun pour refuser cette prime qui devait être versée au titre des bénéfices de 2004. A priori, pas de quoi fouetter un chat : comme toutes les entreprises publiques, la SNCF allait à son tour appliquer la loi sur l'intéressement. Raté !
Pas de doute, ces diables de syndicalistes sont étonnants ! Voilà des années qu'ils semblaient pourtant mettre de l'eau dans leur vin. Ils ont admis, sans faire trop de vagues, le plan fret drastique qui tronçonne des pans entiers d'activités. Ils ont permis des milliers de suppressions de postes de commerciaux aux guichets. Ils ont même cédé au principe de la rémunération au mérite, un sujet tabou entre tous dans cette entreprise cramponnée au nivellement égalitaire. Alors pourquoi diable refuser une prime de 160 euros accordée à l'ensemble des salariés ? Certes, la direction s'attendait à trouver des absents à la table des négociations... Mais de là à être confrontée à un veto massif, comme celui du 7 octobre, avec cinq organisations syndicales représentant plus de 80% des voix du personnel, ça, non.
« Cette histoire va laisser des traces », dit un proche de la direction. Décidée, dorénavant, à modifier radicalement le mode de relations sociales dans l'entreprise, Louis Gallois, Guillaume Pépy, numéro deux de l'entreprise, et Pierre Izard, le directeur des ressources humaines, ne décolèrent pas. Les cheminots non plus. D'après un sondage interne mené il y a trois ans, 74% d'entre eux étaient favorables au principe de l'intéressement. Pour des agents dont le salaire mensuel moyen avoisine les 1 600 euros, renoncer à cette première prime de 160 euros n'a rien d'évident. Et si l'entreprise se maintient sur les rails du redressement amorcé, c'est carrément une enveloppe globale de 800 euros en trois ans, d'après les estimations de la CFDT à laquelle ils vont devoir renoncer. Alors forcément le climat s'est singulièrement tendu ces derniers jours. « Il y a un décalage complet entre les revendications des apparatchiks syndicaux et celles des cheminots », dit un membre de la direction. « Les agents sont très remontés, précise un chef du personnel, ils alpaguent les délégués du personnel. Les cégétistes se font huer. Ils vont avoir du mal à justifier leurs positions. »« La situation n'est pas simple », reconnaît Jean-Paul Delorne, secrétaire régional adjoint de l'Unsa. « Il faut ouvrir des débats, expliquer notre logique, les agents vont comprendre », plaide Bernard Guidou, de la CGT.
En tout cas, le pari n'est pas gagné : A trois mois d'élections professionnelles déterminantes, avec, à la clé, un allongement du mandat qui passera de deux à quatre ans, les partenaires sociaux jouent gros. « La vérité, c'est que la plupart de nos représentants, qui sont encore dans la lutte des classes, s'enferment dans le dogmatisme », dit un chef d'établissement. Les raisons du non varient d'une organisation syndicale à l'autre : celles de la CGT sont simples : défense du service public. Accepter l'intéressement, c'est cautionner une stratégie que l'organisation syndicale récuse. L'intéressement est indexé sur les bénéfices, et si bénéfices il y a, ils se font forcément sur le dos des travailleurs. CQFD. Ensuite, l'intéressement ne concerne que les salariés actifs, pas les retraités : syndicalement inacceptable. Enfin, accepter l'intéressement, c'est se priver de moyens de faire grève, les salariés risquant de refuser de plomber les comptes avec des journées d'action très coûteuses... Voilà pour la CGT.
A l'autre bout du spectre, pour les agents de conduite de la FGAAC, ces seigneurs du rail très corporatistes, c'est le principe même d'une prime unique, identique pour tous les agents qui coince... Entre les deux, une palette de motivations politiques diverses, bien éloignées en tout cas des réalités du terrain. « Dans le contexte politique d'un ancrage général à gauche, du non au référendum européen, la plupart des syndicats ont considéré que le terrain était favorable à un positionnement très radical », explique un représentant de la CFTC. Certains ont-ils pensé que les sommes allouées seraient d'une manière ou d'une autre versées aux cheminots ? Ils se sont trompés. Pas de plan B prévu. Les 27 millions d'euros que représente l'enveloppe de l'intéressement 2004 seront donc affectés à, je cite, « l'amélioration des conditions de travail des cheminots ». Une aubaine donc pour les peintres en bâtiment, les grossistes en matériel de bureau et autres fournisseurs de plantes vertes...

Top dégouté, le président de la SNCF : comme pour 74% des cheminots, l'opposition des syndicats à une prime d'intéressement passe mal... et on le comprends.

FRANCE - Le chantier de pose de voies de la LGV Est a commencé le 5 septembre depuis la base ferroviaire de Pagny-sur-Moselle. Dernière base de la SNCF à être entrée en service après Saint-Hilaire au Temple (Marne) et Ocquerre (Seine-et-Marne), elle emploie actuellement 550 personnes qui y travaillent à temps plein : 160 agents cheminots et des salariés des entreprises privées comme Seco-rail TSO qui pose les voies, TPAM qui déroule les câbles, Cegelec qui plante les caténaires et Fertis qui tracte les trains de ballast.





