La page Web des trains en général... et du modélisme ferroviaire en particulier
SUISSE - Après huit minutes et vingt-deux secondes dans les entrailles du mythique massif, le train s'arrête à Airolo. Lors de l'ouverture
officielle de la ligne, le 1er juin 1882, le président de la Confédération Simon Bavier était encore sous le choc. Des drapeaux noirs claquant au vent avaient salué le passage du train spécial
dans les villages de la Reuss et de la Léventine. Leurs habitants savaient que le chemin de fer allait les priver du gagne-pain séculaire de ces vallées, le transit des marchandises par le
col.
Cent vingt-cinq ans plus tard, en ce jour de printemps à Airolo, les voyageurs sont accueillis par une pluie de pétales, chassés par le fœhn qui, au Tessin, souffle du nord. A côté de la gare, le
monument de Vincenzo Vela à la gloire des 177 travailleurs qui ont laissé leur vie pour percer les 15 kilomètres de tunnel du Gothard passe presque inaperçu. A Rodi, une dizaine de kilomètres
plus bas, la vallée de la Léventine, déjà étroite, se resserre en une mince fente. Sur le flanc gauche, les falaises verticales du Bosco D'Öss semblent toucher le Monte Piottino.
Car l'axe du Gothard a deux goulets: les Schöllenen et son célèbre pont du diable, au nord, et son pendant méridional, la gorge du Piottino, où bouillonnent les eaux du Tessin. Dominant les voies
ferrées et l'autoroute qui s'engouffrent en tunnel dans la montagne, l'imposant bâtiment du Dazio Grande veille sur ce passage stratégique depuis 1561. C'est là que les marchandises étaient
transbordées, les passagers et les montures réconfortés et, surtout, les taxes encaissées. L'ancien poste de douane («Dazio») est l'un des derniers témoins de la volonté des cantons primitifs de
dominer le sud. Il a été élevé par les Uranais, les maîtres de la Léventine, une fois qu'ils ont eu fini la nouvelle route, qui plonge dans la gorge au lieu de contourner le verrou sur le flanc
droit. L'histoire se répète, les Confédérés de la Diète ont dû passer deux fois à la caisse pour financer cette voie plus directe.
Aujourd'hui, il en subsiste quelques virages en épingle, remarquablement remis en état par l'association Pro Media Leventina. Ils font revivre le frisson des marchands et voyageurs d'antan
longeant l'abîme. Un circuit pédestre, qui remonte sur les flancs du Monte Piottino, ouvre une vue plongeante sur les diverses voies qui se partagent cet espace étroit. L'occasion rêvée pour les
fous du rail de suivre en temps réel les locomotives rouges traçant leur grand huit dans les tunnels hélicoïdaux, cette prouesse de la technique à laquelle les ingénieurs ont eu recours pour
avaler plus facilement la dénivellation.
Les CFF profitent de cet anniversaire pour faire revivre l'esprit pionnier qui a présidé à la construction de la ligne du Gothard au XIXe siècle. Ils sont en train de mettre la dernière main à un
sentier didactique, qui du nord au sud, suit de près les voies. Balisé «Gottardo», il comprend une soixantaine de panneaux explicatifs, en quatre langues, dont le français.
Mais la Léventine n'a pas que les souvenirs des temps héroïques du rail à proposer aux voyageurs qui tournent le dos à l'autoroute. A Giornico, c'est enfin le sud. Les premières vignes verdissent
devant l'église de San Nicola. Par les deux battants grands ouverts, les trains, qui ne sont jamais loin dans cette vallée à l'espace restreint, projettent à leur passage des jeux de lumière sur
la voûte romane du chœur. Le Christ en croix fixé sur une simple poutre traversant l'abside semble flotter au-dessus de la nef aux hauts murs de blocs de granit irréguliers. Après avoir salué les
deux lions de pierre qui veillent sur l'entrée, il est temps de retourner au village, endormi autour de ses deux ponts de pierre en dos-d'âne, témoins eux aussi de cette période romane si riche
dans la vallée.
Mais Giornico révèle d'autres trésors architecturaux, avec la Congiunta, un musée en libre service, dessiné par l'architecte Peter Märkli pour abriter les travaux du sculpteur Hans Josephsohn. Il
faut demander la clé à l'Albergo Giornico. La jeune patronne l'apporte avec un grand livre, où il suffit d'inscrire son nom et son adresse. Les pages précédentes montrent que le lieu est très
couru par les touristes japonais. Il n'est pourtant pas facile d'accès: il faut marcher un petit kilomètre. Planté au milieu d'un pré, le bâtiment - des volumes de béton superposés sans fenêtre -
fait plutôt penser à un transformateur électrique. C'est un musée qui fait corps avec ses œuvres. Rien d'autre que les reliefs de Hans Josephsohn accrochés sur les murs de trois longues salles en
enfilade et quatre petites annexes, sans la moindre notice explicative...
Il y a 125 ans jour pour jour, le 1er juin 1882, la ligne du Gothard était mise en service. L'occasion de découvrir le versant sud de la ligne, le moins
connu. La Léventine, d'Airolo à Biasca, n'offre pas seulement des frissons aux fous du rail. Elle égrène aussi ses clochers romans comme autant de perles à remarquer. Une idée de sortie pour vos
prochaines vacances cet été !
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