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PASSION-TRAINS

REPORTAGE : Le Berry à pleine vapeur !

29 Mai 2011 , Rédigé par Lemonde.fr Publié dans #REPORTAGE

y8400.jpg FRANCE - Shhhhhhhh… Poc ! Shhhhhhh… Poc ! Shhhhhhh… Poc ! Faites silence, écoutez, prêtez l'oreille. Je respire. Je suis vivante. Shhhhhhh… Poc ! Mon nom est Mountain 241 P 17. Je suis la dix-septième des trente-cinq dernières locomotives à vapeur forgées dans les usines Schneider du Creusot entre 1948 et 1952.

 

Très précisément, je suis née le 10 mai 1950 sous le signe du Taureau. Pendant la guerre, nombre de mes ancêtres, les Pacific 231 – la machine mythique de La Bête humaine, le film de Jean Renoir – avaient été réduites en tas de ferraille par les bombardements alliés et les sabotages de la résistance française. Au sortir du conflit, la France était à reconstruire. Le chemin de fer aussi. Les ouvriers morvandiaux, polonais, italiens m'ont portée sur les fonts baptismaux.

 

Les murailles de Carcassonne, les trains traversant les Alpes, ou cinglant vers Chamonix. Vestiges d'un temps où La Bourboule et Pougues-les-Eaux résonnaient d'accents exotiques, où Mimizan et Châteauroux étaient des destinations de rêve. L'époque des “cong'payes”…

 

Accoudés aux fenêtres ouvertes, les voyageurs redécouvrent les charmes de la transgression du “è pericoloso sporgersi”. Si l'injonction en italien intrigua des générations de passagers, il est de fait toujours interdit de se pencher. Alors, on agite des mouchoirs. Un TER passe et corne joyeusement. Son conducteur nous salue et je réponds en sifflant.

 

Attention au départ ! Fermeture des portières. Teuf… Teuf… Teufteuf, teufteuf, teufteuf… Ça y est ! Didier Leroy, le chef de train, est entré en grande discussion avec les passagers ravis, tandis que les petites gares défilent et que la nostalgie s'installe. Celle d'un temps où les clients étaient encore des usagers, où les chemins de fer étaient de service public, où les trains étaient à l'heure. Nombre de passagers sont collaborateurs ou retraités d'une entreprise nationale en pleine mutation et dont l'évolution les déroute.

 

Dans les compartiments, on se lâche. Mais en cabine, le chauffeur et le mécanicien n'ont guère le temps de philosopher. Sous l'oeil vigilant de l'agent de la SNCF qui les accompagne et veille au bon déroulement du trajet, ils scrutent les rails par l'étroite fenêtre. Un feu. Vert. “Voie libre !” hurle le chauffeur au mécano qui ne quitte pas du regard les manomètres, ajuste les réglages dans un maelström d'escarbilles. Serge Chevalier alimente ma chaudière à grandes pelletées de ce charbon dont je me régale à raison de 15 à 20 kilos par kilomètre.

 

Il y a deux heures à peine, tous ces bénévoles avaient encore figure humaine. Mais à présent, leur yeux pétillent à travers les lunettes qui leur font des têtes d'insectes, ils brasillent dans les faces noircies par la suie. Casquette noire, foulard et tenues cheminotes, tous se sont vêtus pour me faire honneur. Une chaleur de four règne en cabine. Nous avons quatre minutes de retard. Quatre minutes à rattraper. Devant, la voie est toujours libre : une grande ligne droite de plusieurs kilomètres. C'est le moment.

 

Yann me pousse jusque dans mes retranchements. Quatre-vingt-dix, quatre-vingt-quinze, cent kilomètres heures ! Le bougre me connaît par coeur, il savait que j'allais relever le défi. Serge extrait de sa poche la montre à gousset de cheminot qui ne le quitte jamais. Nous avons rattrapé le retard. Mais ne me chevauche pas qui veut. C'est un exercice hautement physique. Exigeant. Les cheminots d'antan partaient jeunes en retraite. Et pour cause. Souvent, elle rimait avec silicose. Le charbon tuait, aussi…

 

Bourges approche. Aux arrêts, tous m'admirent, me photographient sous toutes les coutures. Docile, je me prête au jeu. Ceux qui m'ont arrachée au sommeil éternel sont fiers. Sans eux, je rouillerais sur un rond-point, à l'entrée du Creusot. Car ma carrière, aussi prestigieuse fût-elle, aura été brève. En 1959, j'ai quitté les rives du Rhône pour Le Mans. La ligne n'y était pas encore électrifiée. Là, j'ai acheminé nombre d'usagers vers Nantes et l'Atlantique jusqu'au 28 septembre 1969, date à laquelle j'ai assuré le dernier service commercial des 241 P. Il portait le numéro 4738.

 

À l'arrivée, j'ai donné une ultime fois de ma sirène. Trop chère, la vapeur. Trop de personnel. L'avenir appartenait au diesel. A l'électricité. Aux motrices BB. Le 16 décembre 1969, après un ultime voyage pour une exposition de matériel ferroviaire, mon coeur d'acier s'est éteint. A peine plus de dix ans me séparaient encore de la naissance du TGV. Un vertige.

 

En 1971, je regagnais l'usine de la Société des forges et ateliers du Creusot (SFAC), anciennement Établissements Schneider, où j'étais née. J'aurais dû y dormir de mon dernier sommeil. Heureusement, le maire prévoyant qui avait présidé à mon rachat veilla à ce que soient démontés mes manomètres de cuivre et de bronze, avant d'être mis sous clé. Il ordonna que l'on m'enduise abondamment de graisse. Puis vint le temps de l'oubli.

 

Vingt-trois ans, c'est long, quand on les passe à dormir dans un hangar. Il aura fallu la passion d'une bande de fous du train pour me ranimer. Comme Yann, dont la mère, occupée à servir les clients de la voiture-bar, raconte à présent comment les trains de ce passionné de modélisme occupaient toute une pièce de la maisonnée. Comment il apprit mon existence et força la porte du hangar pour me prendre en photo, comment il se mit en rapport avec Serge Chevalier qui avait déjà fondé l'association et réalisé le parc d'attractions et le petit train touristique des Combes. Comment enfin naquit le projet de m'arracher à la nuit.

 

Les volontaires s'attelèrent à la tâche en 1994. Il ne leur fallut pas moins de onze années pour enfin me redonner vie. Le voyage inaugural eut lieu le 15 septembre 2006. Ma grande émotion fut de retrouver celui qui était mon chauffeur attitré sur la ligne PLM, en 1951. Du haut de ses 94 ans, monsieur Petit, puisque tel est son nom, se hissa tout seul dans la cabine, et ce fut lui qui craqua l'allumette destinée à me ranimer. Mon vieux compagnon, toujours debout.

 

J'ai parcouru depuis des milliers de kilomètres. Chaque année, à raison de quatre à cinq voyages par an, j'emporte des voyageurs nostalgiques vers Paris, la Suisse, les rivages de la Méditerranée. Je revis. Mais le temps passe vite, trop vite. Il est déjà l'heure de rentrer. Sur le quai de la gare de Bourges, une voix anachroniquement moderne annonce le départ du train spécial pour Le Creusot. Ça, pour être spécial…

 

P17_Marmagne_aout06.JPG (457760 octets)

 

La Mountain 241 P 17, la dix-septième des trente-cinq dernières locomotives à vapeur forgées dans les usines Schneider du Creusot entre 1948 et 1952... et elle en jette, en plus ! fans de TGV, passez votre chemin : la mamy du rails est à l'honneur dans ce reportage.  Un article spécial pour une locomotive qui ne l'est pas moins !

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fabruce 30/05/2011 14:08



Bonjour


Cet article est aussi présent dans le dernier numéro de Ulysse qui présente des voyages en train depart le monde : Pignes, tram côte Belge, Varsovie-Berlin, Vietnam, ...


Un numéro à ne pas manquer pour voyager dans son fauteuil.


 


  Fabruce